Témoignage d’un olympien, Philippe Marquis, sur l’impact des changements climatiques dans le sport d’hiver : saisons raccourcies, incertitude croissante, adaptation des athlètes et limites de la technologie.
PHOTO BERNARD BRAULT, ARCHIVES LA PRESSE – Le skieur acrobatique Philippe Marquis

D’athlète à entraineur dans le ski accrobatique, Philippe Marquis a constaté les changements dans le sport d’hiver et les impacts sur les athlètes, dans les 15 dernières années. Philippe se livre sur son expérience et les changements dans la pratique des sports d’hiver en passant de Sochi (2014) à Milan-Cortina (2026). En marge de Milan-Cortina, est-ce que les athlètes peuvent encore autant performer avec les nouvelles conditions météorologiques? Pouvons-nous encore skier au Canada? Voyons ce que Philippe Marquis, double olympien, en pense.

Une voix, c’est bien, mais plusieurs voix ensemble, ça crée un mouvement.
Philippe Marquis

Crédit Freestyle Canada – Philippe Marquis lors d’une compétition de ski de bosse aux Jeux d’hiver de PyeongChang en Corée du Sud.

Sport+Eco : Qui es-tu Philippe Marquis ?

Philippe : “ Je suis un athlète olympique à la retraite, transformé en entraîneur. J’ai compétitionné pendant 12 ans sur l’équipe canadienne durant lesquels j’ai participé à deux Jeux olympiques en 2014 à Sochi, en Russie, et en 2018 à PyeongChang en Corée. Participer à plus d’une centaine de compétitions internationales. Ensuite de ça, j’ai transitionné vers une carrière plus de coaching en 2022. Ça va faire quatre ans que je suis avec l’équipe canadienne.

Je suis aussi président de la commission des athlètes et membre du CA du Comité olympique canadien, ce qui me permet de représenter la voix des athlètes.”

Sport+Eco : D’où vient ta prise de conscience pour l’environnement? 

Philippe : “Un moment marquant a été un camp d’entraînement sur un glacier en France vers 2015. On skiait à plus de 3 000 m d’altitude. Puis on y allait chaque année, ça faisait plusieurs fois qu’on y allait fin juin, début juillet. On n’avait jamais eu vraiment de problème de neige, du moins en quantité.

 Pourtant cette année-là, des rivières se formaient dans la glace, le glacier noircissait et la glace craquait. On pouvait voir les traces de pollution même à cette altitude. Tu vois aussi même une certaine pollution avec des microparticules de plastique ou autre qui sont dans la glace.  

Pour moi, ça a vraiment été un signal d’alarme. On est habitué à voir la pollution dans les grandes villes ou le long des autoroutes, mais en observer à 3 000 mètres d’altitude, dans des environnements aussi prestigieux, vierges et d’une beauté exceptionnelle, ça m’a profondément marqué.

Ça a été un choc ! On se rendait compte qu’on pouvait perdre le ski d’été.

Puis tranquillement, ensuite de ça, j’ai commencé à m’impliquer, en apprendre un peu plus, me conscientiser, puis essayer de devenir quelqu’un, une voix positive pour en parler. »

Avant vs aujourd’hui : l’évolution des saisons d’entraînement

Sport+Eco : Y a-t-il des alternatives pour continuer à s’entraîner ? 

Philippe : « Pour le haut niveau, le temps sur neige reste essentiel. Mais plusieurs glaciers autrefois utilisés ne sont plus praticables. Mais pour nous, le ski, c’est une grosse adaptation. Il y a plusieurs endroits qui, je te dirais, dans les 10–15 dernières années, étaient des références pour l’entraînement d’été des équipes nationales, de haut niveau, et qui ne sont tout simplement plus praticables aujourd’hui.

Ça nous force aussi à aller en Amérique du Sud, mais leurs saisons à eux sont touchées aussi. Puis je pense, au Canada en tout cas dans le Nord, que nos saisons commencent plus tard maintenant. On a de la misère à avoir du froid en novembre, en décembre, puis ce n’est pas rare qu’il n’y ait pas beaucoup de neige à ce moment-là.

Au Canada, on avait la chance de pouvoir skier sur un glacier aussi. On skiait en juin, en juillet. Ce glacier-là ne l’est même plus depuis quelques années. Donc pour nous, ça a été un fait vraiment choquant, marquant, qui fait qu’on doit trouver de nouvelles idées pour s’entraîner.

Ça affecte beaucoup les équipes nationales, particulièrement, mais aussi toutes les équipes sportives qui cherchent à avoir accès à ces entraînements-là, à cette neige-là. »

Sport+Eco : Quel est l’avenir du ski ? 

Philippe : “En ce moment, on survit, mais sans des efforts humains énormes, les glaciers dans le monde, c’est une question de décennies, puis on n’en aura plus pour la pratique du sport.

Puis quand je parle d’efforts humains énormes, c’est qu’on transforme un peu nos glaciers : on souffle plus de neige artificielle pour essayer d’allonger les saisons. On essaie aussi de protéger la neige avec d’énormes bâches qui ralentissent la fonte, ce qui permet peut-être de s’entraîner plus tard.

Ces techniques-là deviennent presque courantes. On ne voyait pas ça il y a cinq ou dix ans. Donc on voit quand même une transformation technologique. Mais ça vient avec des coûts et des répercussions assez majeures.

La question, c’est à quelle vitesse la fonte avance, comment les changements climatiques affectent la pratique du sport, et à quelle vitesse la technologie peut, peut-être, venir combler un peu ces trous-là, ces manques.« 

Philippe Marquis lors des Jeux d’hiver de PyeongChang – Crédit photo – Comité olympique canadien.

Sport+Eco : La durée de la saison, les conditions de neige, la stabilité météo… et qu’est-ce qui a concrètement changé aujourd’hui pour les athlètes ?

Philippe : « Je peux juste te parler d’un calendrier typique que j’avais dans les années 2010–2015. Ça ne fait pas si longtemps, mais on faisait du ski, puis on prenait une pause au mois d’avril parce qu’on savait qu’on pouvait skier plus tard dans la saison.

Donc dès que la saison de compétition terminait, fin mars, début avril, on reprenait quelques semaines pour récupérer, reprendre des forces, s’assurer d’être en santé. Ensuite, en mai, juin, juillet, on était encore sur les skis au Canada. Puis ensuite, on allait en Europe début ou mi-octobre jusqu’à début novembre, où on avait de très, très bonnes conditions : de la neige dure, ferme, vraiment hivernale.

Aujourd’hui, il y a eu beaucoup de transformations. Maintenant, on skie dès le mois d’avril. La saison de compétition finit en mars, puis on est déjà de retour sur les skis. On prend peut-être une semaine de répit, puis on recommence tout de suite, parce qu’on sait que la fenêtre se termine vers la mi-mai. Donc on essaie de capitaliser au maximum sur les opportunités qu’on a ici au Canada, pour réduire les coûts et respecter les budgets.

Ensuite, on a changé nos destinations : on va maintenant beaucoup plus en Amérique du Sud, et on y va plus tôt, fin août–septembre, pour être sur la fin de leur hiver. Puis l’Europe en octobre, c’est devenu trop risqué. On ne sait pas ce que la météo va faire.

Cette incertitude-là, elle flotte tout le temps au-dessus de nous. C’est comme un nuage noir au-dessus des entraîneurs, des fédérations, de tous ceux qui essaient de planifier et de respecter des budgets. Ça rend ça extrêmement difficile à naviguer. Il y a aussi beaucoup de pression sur les athlètes : ils doivent toujours être prêts, mais en même temps faire face à une adversité qui est devenue régulière. Il n’y a plus beaucoup de plans d’entraînement qui se suivent à la lettre. Il faut toujours s’adapter, changer. »

Sport+Eco : Est-il possible de s’entrainer à l’intérieur ?

Philippe : « On est un sport qui n’a pas toujours la possibilité de s’entraîner à l’intérieur, même si de plus en plus d’équipes utilisent des installations intérieures. 

Il y a quand même une tendance plus forte vers l’entraînement intérieur et le développement de technologies. Il y a des équipes qui ne peuvent tout simplement plus opérer dans leur pays et qui s’adaptent comme ça, ou même qui s’installent à l’étranger. Il y a beaucoup d’athlètes de haut niveau qui décident de vivre à l’étranger pour être plus près d’un centre d’entraînement.

En Asie, c’est probablement là où il y a le plus de centres de ski intérieurs. Les équipes japonaises, chinoises utilisent aussi des surfaces artificielles, comme des brosses de plastique qui imitent le mouvement des skis, ou des sites complètement réfrigérés à l’intérieur, comme on peut voir à Dubaï, en Chine ou au Japon. Certaines équipes vont y passer quelques semaines par année. C’est intéressant pour des athlètes qui ont besoin d’un extra, ou qui sont en récupération. Mais ça va devenir une réalité avec laquelle on va devoir jongler. On n’a pas encore beaucoup de ce type d’installations en Amérique du Nord, mais je ne serais pas surpris d’en voir apparaître dans les 5, 10, 15 prochaines années.

Ce qui m’attriste profondément, c’est qu’on perd le plaisir d’être skieur : la connexion avec la nature, avec les montagnes. On perd cette essence-là, cette joie-là. Techniquement, on va être capables de s’entraîner, mais pour les sensations réelles, il va toujours falloir retourner sur de la neige naturelle. »

Milan-Cortina / les Jeux d’hiver sous pression climatique

Sport+Eco : En regardant vers Milan-Cortina 2026, est-ce que tu vois déjà des défis spécifiques liés au climat pour la préparation des athlètes?

Philippe : « Je pense que la façon dont tu formules ta question le dit bien : les Jeux d’hiver vont être sous pression climatique pour le reste de notre vie. Depuis 2010–2014, on est dans une décennie marquante au niveau de l’accélération des changements climatiques.

Pour Milano-Cortina, pour l’instant, ça regarde bien. Les températures ont été favorables, la production de neige aussi. Le fait que les sites soient répartis permet d’utiliser différentes montagnes et technologies, ce qui donne une certaine marge. À Livigno, par exemple, ils ont maximisé la production de neige, ajouté des infrastructures d’eau en altitude. On est autour de 1 800 m et plus, donc des températures plus fraîches.

Mais le gros casse-tête, c’est la logistique. Tous ces villages, ces montagnes, déplacer athlètes, médias, matériel… Je m’attends à du trafic, des délais. Pour moi, c’est là que les Jeux seront les plus challengés. Pour les athlètes, le stress principal, ça va être la météo pendant les deux semaines : redoux, froid extrême, brouillard… On voit de plus en plus d’événements météo radicaux.

Pour le reste, la production de neige, la préparation des sites, je pense qu’ils ont fait un travail colossal.

Les Jeux de Sotchi 2014 et PyeongChang 2018 n’étaient clairement pas écoresponsables. Donc voir le mouvement olympique faire des efforts réels depuis quelques cycles, c’est positif. Paris a montré un exemple fort. La question, c’est toujours : est-ce que les apprentissages se transfèrent ?

Les Jeux d’hiver sont plus complexes, plus étendus. Ça rend le respect des engagements climatiques plus difficile. Mais aujourd’hui, il y a une attente forte : des sponsors, du public. Le greenwashing passe moins. Donc je suis prudemment optimiste. »

Lire l’article : Jeux d’hiver menaces ou opportunités pour l’environnement ?  – Sport+Eco

Les Jeux d’hiver Milan-Cortina en 2026.

Sport+Eco : Au-delà de l’entraînement, comment tu utilises ta voix et ton rôle de coach et d’ancienne olympienne pour faire évoluer la culture du sport face à ces réalités climatiques, auprès des athlètes, des fédérations ou des événements ?

Au cours des dernières années, j’ai eu la chance de m’associer à des organisations engagées, de rencontrer des gens plus éduqués que moi sur ces enjeux. Ça m’a donné des outils, un réseau, une voix. Une voix, c’est bien, mais plusieurs voix ensemble, ça crée un mouvement.


Il y a 10 ans, on n’était pas nombreux à parler de climat dans le sport. Aujourd’hui, il y a un vrai mouvement, surtout chez les athlètes d’hiver. On est encore loin du résultat, mais c’est probablement le défi majeur de notre époque. Donc pour moi, c’est une responsabilité d’utiliser ma plateforme pour en parler.

Lire article : Le sport canadien passe au vert : le 6 octobre – Sport+Eco

Les sports d’hiver se transforment face à une pression climatique

À travers ce témoignage de Philippe Marquis, on observe une fragilisation d’un écosystème entier. Le ski acrobatique, comme l’ensemble des sports d’hiver, est victime des dérèglements climatiques : saisons compressées, manque de neige, incertitude permanente, dépendance accrue à la technologie…

Philippe Marquis nous confie qu’il est de plus en plus difficile de planifier les cycles d’entraînement des athlètes car les zones skiables disparraissent de plus en plus vite. De plus, la pression sur les athlètes est de plus en plus grande.

Est-ce que le ski en extérieur doit laisser sa place au ski intérieur?

Les Jeux de Milano-Cortina seront à la fois une vitrine de solutions et un test grandeur nature de la capacité du sport à fonctionner sous pression climatique.

Une réponse à « Philippe Marquis – Comment les entrainements des athlètes ont évolué face aux changements climatiques ? »

  1. […] It reminds us of our interview with Philippe Marquis in this article : Philippe Marquis – Comment les entrainements des athlètes ont évolué face aux changements clima… […]

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