
En 2026, Sport+Eco souhaite donner davantage la parole aux acteurs du sport afin de mieux comprendre leur vision des changements climatiques et de l’avenir des sports d’hiver. L’olympien Jules Burnotte nous a accordé une entrevue à la suite de sa traversée de 250 km entre Sherbrooke et Québec en ski de fond, réalisée en 2025. Une aventure en autonomie complète, au cœur de l’hiver québécois, qui illustre autant sa reconnexion à la nature que son nouveau rapport au sport après sa retraite du haut niveau.
À travers cette discussion, Jules Burnotte partage une réflexion plus large sur la sobriété, l’importance culturelle de l’hiver au Québec et l’évolution du couvert neigeux qui transforme progressivement notre manière de pratiquer les sports d’hiver.
Qui est Jules Burnotte et comment est né ce projet de traversée ?
“Je suis un ancien athlète en biathlon. J’ai participé à 69 départs en Coupe du monde et à cinq départs aux Jeux olympiques. Je voyais encore cette fougue chez mes compétiteurs et mes coéquipiers, mais moi je ne la ressentais plus de la même manière.
Je me suis rendu compte que j’étais simplement rendu à une autre étape. J’avais probablement fait le tour de l’engagement que j’étais capable de mettre dans le sport de haut niveau.
Ça m’a fait énormément de bien de revenir à un sport à mon échelle. Faire du sport sans prendre l’avion, sans gros équipementiers, sans tout le superflu nécessaire au haut niveau. Bien sûr, sans tout ce matériel et ce soutien, je n’aurais jamais vécu ce que j’ai vécu dans ma carrière. Mais revenir au Québec m’a permis de me reconnecter à quelque chose de plus humain.
Je me suis remis à faire davantage de plein air et d’activité physique, même sans cadre compétitif. Je suis aussi retourné aux études pour compléter un baccalauréat en éducation. Aujourd’hui, je suis enseignant, guide en plein air et commentateur sportif en biathlon.”

Pourquoi avoir lancé ce projet de traversée entre Sherbrooke et Québec ?
“Le projet est né dans le cadre de mon implication avec l’IBU l’Union internationale de biathlon. J’étais athlète ambassadeur en développement durable dans leur programme « Sustainability Athlete Ambassador ».
On travaillait sur différents projets de sensibilisation autour de l’environnement et de l’événementiel sportif. À chaque Coupe du monde, il y avait souvent entre 20 000 et 30 000 spectateurs, donc forcément des enjeux environnementaux importants.
En revenant au Québec, j’ai commencé à refaire des traversées en plein air. Puis j’ai eu l’idée de relier Sherbrooke à Québec en ski de fond, un trajet que je faisais souvent en voiture pour aller skier. L’idée était simple mais symbolique. Cette fois, au lieu d’aller chercher la neige ailleurs, je faisais le trajet en ski, directement depuis chez moi jusqu’au Carnaval de Québec.
J’ai présenté le projet à l’IBU et ils ont tout de suite aimé l’idée. Ils ont accepté de financer le projet via le programme ambassadeur afin que je puisse partir avec un ami qui me suivait à la caméra.
Ça faisait pourtant plusieurs années que je rêvais de ce projet, mais les conditions n’étaient jamais réunies : soit j’étais en Europe l’hiver, soit il manquait de neige. Puis l’année où je l’ai fait, en 2025, toutes les conditions étaient enfin là. Il y a même eu une tempête de neige pendant la traversée.
On a réalisé une version plus approfondie avec l’Université de Sherbrooke, où on a parlé de l’importance de l’hiver au Québec et de la perte du couvert neigeux.
Ce qui a touché les gens, je pense, c’est le contraste : passer d’un environnement de haut niveau avec quinze paires de skis, une équipe complète et des pistes parfaites, à une aventure autonome avec une seule paire de skis, des sentiers non tracés et des nuits passées chez des gens.”

Apprendre à trouver du plaisir dans quelque chose de simple. – Jules Burnotte
Était-ce un projet environnemental dès le départ ? Quels défis as-tu rencontrés ?
“À la base, c’était surtout pour le plaisir. Ma vision de l’environnement est très liée à la sobriété. Je pense qu’une des clés, c’est d’apprendre à trouver du plaisir dans quelque chose de simple.
Pour moi, ce projet était avant tout un projet sobre, à mon échelle. Mon petit équipement, mon territoire, mon hiver québécois.
En faisant ce genre de distance par moi-même, je réalise à quel point Sherbrooke et Québec sont loin. Et surtout, à quel point l’aventure peut être proche de chez nous. Ce n’était pas un projet militant au départ. C’était davantage une réflexion sur notre rapport aux activités qu’on pratique et sur le fait qu’on cherche parfois le bonheur trop loin.
J’ai skié partout dans le monde, mais aujourd’hui j’ai énormément de plaisir à skier ici, dans des sentiers non tracés au Québec. Ce qui fait vivre l’hiver ici, ce ne sont pas les voyages dans les Alpes ou dans les Rocheuses. Ce sont les gens qui pratiquent leurs activités ici, au Québec.”
Mon petit équipement, mon territoire, mon hiver québécois. – Jules Burnotte
Quels ont été les principaux défis et apprentissages pendant cette traversée ?
“Le premier défi, c’était de trouver un itinéraire. Avec les terrains privés, le relief et les sentiers de motoneige, ce n’était pas simple.
Il a aussi fallu constamment s’adapter aux conditions. Certaines années, il n’y avait pas assez de neige, donc j’ai fait une version du projet à vélo d’hiver. Que ce soit à pied, à vélo, en ski ou ailleurs, le plus important est de vivre quelque chose ici, chez nous.
Pendant la traversée, je n’avais pas toujours de réseau cellulaire. Il fallait gérer l’équipement, le froid, l’effort physique, les risques liés aux lacs gelés et même les batteries qui gelaient.
À certains moments, j’avais de l’eau dans les bottes parce que la glace cédait partiellement.
Mais au fond, ce sont exactement les mêmes réalités qu’en montagne ailleurs dans le monde : gestion du risque, autonomie, météo, fatigue, prise de décision.”
« l’hiver va rester, mais il ne sera plus le même » – ancienne directrice du Carnaval de Québec – Marie-Ève Jacob
Est-ce que ce type de projet sera encore possible dans le futur ?
“Je ne suis pas climatologue, donc je ne veux pas prétendre être expert là-dessus. Mais une chose est certaine, l’hiver va changer. La directrice du Carnaval de Québec me disait quelque chose que j’ai trouvé très juste : « l’hiver va rester, mais il ne sera plus le même ».
Les sports d’hiver vont évoluer. Moi, même s’il n’y a plus de neige, je vais continuer à faire du sport dehors. Peut-être qu’un jour ce sera davantage du kayak ou du canot que du ski. Ce que je trouvais beau avec ce projet, c’est qu’à ce moment-là, il était encore normal et possible de faire cette traversée en ski directement depuis chez moi.
Et surtout, je suis content d’avoir profité de cette neige-là sans contribuer davantage au problème. Parce qu’il y a une contradiction importante : plus la neige devient rare, plus on dépense de ressources pour aller la chercher loin, comme dans les Alpes, les Rocheuses ou au Chili, ce qui contribue encore davantage au problème.
Je pense qu’on gagnerait énormément à investir davantage dans nos infrastructures locales et dans nos circuits québécois plutôt que d’envoyer systématiquement les athlètes à l’étranger très jeunes.
Les Jeux du Québec et les Jeux du Canada ont énormément contribué à mon développement. Mon expérience s’est bâtie ici avant de devenir internationale.”
Conclusion
Jules Burnotte ne se définit pas comme un militant environnemental, et sa traversée du Québec en ski de fond n’avait pas, à l’origine, une vocation écologique. Pourtant, cette aventure lui a fait prendre conscience que nos actions pour l’environnement passent souvent par une forme de sobriété : limiter les déplacements en avion ou en voiture, s’adapter aux conditions climatiques plutôt que de vouloir les contourner, et redécouvrir l’aventure à proximité de chez soi. Nos hivers ne seront plus les mêmes et il faudra changer nos habitudes, au lieu de vouloir changer les hivers.
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